V · Un chemin

Rêve de Sérénité, Douce Indécence

Se lever et méditer,
Faire un petit stretching, ou un jogging,
Quelques pompes et tractions pour jouer à l’homme,
Et puis endosser mon rôle de bête de somme.
Foutre un costard, et au bras ma Breitling,
Rouage poli de la société.

J’voudrais raccrocher les wagons,
Savoir travailler sur des algorithmes de traders,
Et amadouer les sourires carnassiers des vainqueurs.
Quitter mon rôle de rebelle chômeur un p’tit peu con,
Qui se vante même de comprendre le communisme,
Alors que le fric l’a sauvé de bien des séismes.

Et mes fantasmes de petites donzelles,
Qu’ils ne cassent même pas ma famille,
N’égratignent pas ce que j’ai construit.
Une petite secrétaire que tout le monde connaît,
Qui ne demande pas plus que d’être un peu gâtée,
Et ma femme qui m’accorde quelques week-ends avec la belle.

Par générosité, continuer de donner à mon clodo de quartier,
Boire une bière avec lui les jours d’affinité,
Quelques associations choisies et financées, pour réduire aussi mes impôts,
Pas trop courir après le fric et le bling, pour me libérer de son étau,
Avoir des enfants libres et heureux, pas trop cons et pas trop violents,
Et qu’ils soient gentils et humains, polis peut-être pas tant.

Travailler dur et suer, savoir lisser les conflits.
Produire un tout petit peu pour nourrir mes frères pauvres,
Me battre à leurs côtés, et du côté de ceux qui se sauvent,
Savoir m’enrichir, et festoyer avec des amis,
Pas trop de mépris pour ceux qui m’aiment,
Et pas trop cruel pour ceux qui saignent.

Le soir ouvrir un bouquin, avoir des rêves divins,
Peut-être un jour comprendre l’opéra, qui pour l’instant m’essouffle,
Apprendre le golf, car le squash à cinquante ans devient louche,
Et puis le bridge, pour garder mes neurones bien actifs.
Essayer d’écrire, rien de célèbre, juste piquer mon âme au vif,
Distinguer les yeux fermés un médoc d’un margaux, une belle cave à vin.

J’ai le rêve indécent d’être heureux dans ce monde-là.
Je ne veux rien changer, je le rêve tel qu’il est.
Juste trouver ma place, comme le couvercle d’une soupière.
Me nourrir de ses effusions est ma seule prière.
Avoir un sourire empreint d’une grande sérénité,
Serais-je un jour ce doux, cynique, généreux et lucide bourgeois ?

Première publication le 12/05/2015 sur poeme-france.com (texte n° 163374, où la date de mise en ligne et les commentaires de l’époque sont visibles) · copie Internet Archive.